• Julie FRIOT

L'autoportrait (morcelé) de la semaine

Dernière mise à jour : 1 sept.



Ça avait pourtant plutôt bien commencé ces vacances en famille dans les cévennes.

À base de baignades, apéros, pétanques, bonne bouffe, jeux de cartes, on prend les mêmes et on recommence le jour suivant, dans l'ordre ou dans le désordre.


Puis je ne sais plus qui a eu la drôle d'idée, un jour, de changer le programme.

Je crois que c'est moi.

Les idées à la con, faut être honnête, je passe quand même rarement mon tour.


"À l’ouest du Mont Aigoual coule une rivière qui s’appelle Bonheur ; un nom plutôt accueillant. Dans sa trajectoire, elle disparaît sous terre et ressort à l’abîme de Bramabiau. Puis, des gorges encaissées s’enchaînent ; particulièrement propices à la pratique du canyoning" disait le site internet.


Franchement, vous avouerez, ça donne envie, non ?


Nous voilà donc partis, mon frère, ma fille et moi, prêts à descendre tranquillement la rivière Bonheur.

Une allégorie de la vie.


Enfin, une vie dans laquelle on flotte dans le bonheur, ça se mérite, faut d'abord enfiler cette p... de combinaison néoprène qui colle. Le tout mi-juillet, en pleine canicule Cévenole.

Et il faut savoir que je gonfle à la chaleur (comme la pâte à pain, oui).

Après un quart d'heure d'effort, je suis dedans.

Après un nouveau quart d'heure d'effort (et après que mon frère l'ait saisie par sa combinaison néoprène et soulevée 30 cm au dessus du sol pour la faire descendre à l'intérieur du suscité vêtement de torture), ma fille est prête également.

C'est parti !

Ah non, j'ai envie de faire pipi.

Nouveau quart d'heure de gesticulations cachée derrière la voiture du moniteur.

C'est bon, monsieur le moniteur, on peut y aller. Comment ça, il fait nuit ?


En vrai, il ne fait pas nuit et on n'a (presque) pas retardé le reste du groupe.


Allons tous sauter les deux pieds joints dans le bonheur !


Apparemment le bonheur ne voulait pas de moi.

Je me suis pourtant jetée les deux pieds dedans avec entrain mais pas de bol, sous les eaux farceuses du bonheur, moi, c'est un rocher qui m'attendait.


Ma cheville droite, suivie de peu par tout le reste de mon corps, est littéralement allée se fracasser 1 mètre 50 sous la surface du bonheur.


Ce qui est bien avec mon corps, c'est qu'il flotte naturellement. Le phénomène étant amplifié lorsqu'on lui adjoint une combinaison néoprène.

Le temps que mon cerveau se remette de l'afflux d'adrénaline provoqué par le choc, mon corps était donc déjà tranquillement allongé dans l'eau en position optimale de flottaison ce qui a permis à mon frère de me communiquer très rapidement le diagnostic, fracture de la cheville avec déplacement.

Et après, on ose se plaindre de la lenteur de la médecine…


Il est devenu clair qu'il allait falloir m'extraire du lit du bonheur avec l'aide de secours humains et mécaniques.


Je passerai rapidement sur ce court (c'est ironique) moment où le moniteur a sorti son téléphone portable de son bidon étanche et a placidement constaté "tiens, ici, il n'y a pas de réseau" puis se tournant vers moi "je sais où il y en a, je vais marcher 10 minutes, appeler les secours puis je reviens, vous ne bougez pas ?"


"Mec, ma cheville, qui n'a certes jamais eu la délicatesse de celle d'une danseuse étoile, ressemble désormais à un gros donut, donc oui, je vais attendre là, non, je ne vais pas bouger, mais toi par contre, bouge, bouge, et vite parce que j'ai légèrement maaaaal !"

Bien sûr, je n'ai rien dit. J'ai eu un rictus se approchant le plus possible du sourire, même dans les situations extrêmes, je reste désespérément polie.


C'est donc avec une (légère) impatience que j'ai aperçu quelques dizaines de minutes plus tard, un quatuor de pompiers remontant vers la source du bonheur, à ma rencontre (c'est beau comme de la poésie).


Peu de temps après leur arrivée, j'apprenais ma deuxième leçon de vie de la journée (la première étant qu'il ne faut pas sauter quand il n'y a pas assez d'eau en dessous) : c'est dans les yeux des autres qu'on se voit vieillir.

Le plus jeune de ces 4 dévoués pompiers volontaires, sortant à peine des épreuves du brevet des collèges d'après mon estimation, m'a demandé si je pouvais évaluer ma douleur sur une échelle de 0 à 10, 10 étant la douleur maximale imaginable.

Non sans avoir pris le temps de m'imaginer les deux jambes découpées à la tronçonneuse, un bras écrasé par un 36 tonnes, les ongles arrachés un à un à la pince par un tortionnaire nazi dans une cave humide de l'est de l'Allemagne, j'ai répondu 7/10, parce que j'ai beau avoir de l'imagination, j'avais mal quand même.

Passée cette question d'usage et appliquant à la lettre la leçon 8 du manuel du pompier volontaire "nouer un lien social avec la personne secourue afin de soulager son anxiété", il m'a gentiment demandé mon âge.

- 40 ans, j'ai répondu.

J'imagine que du haut de ses seize ans, ça a dû lui sembler une échéance bien lointaine. Quand il atteindra cet âge, le sud de la France sera devenu un désert inhabitable et la Bretagne sera sous l'océan alors forcément…

Il a relevé la tête, a regardé mon frère, de 3 ans mon cadet seulement (ça a son importance pour la suite), et ma fille, assis côte à côte sur un rocher à 3 mètres de là et m'a dit en souriant :

- Ah et donc vous faisiez du canyoning avec vos deux enfants ? C'est super !

Douleur physique 7/10. Douleur morale 12/10.

J'aurais voulu prendre ma fierté en écharpe et m'en aller avec elle sans me retourner. Mais comme je ne pouvais plus marcher, ma fierté est partie sans moi.


Sans fierté aucune donc mais plus riche de ces deux leçons de vie, je me suis laissée embarquée sans broncher dans l'hélico DRAGON 34 (le shoot de kétamine a dû aider aussi à ne pas broncher). Direction les urgences du CHU de Nîmes où m'attendait ma 3ème leçon de vie de la journée.


Oui parce que l'équipe médicale dédiée, la prise en charge rapide et avec le sourire, ça, c'est quand on a encore le cul qui flotte dans le bonheur, messieurs dames.

Une fois posée sur un brancard abandonné dans le recoin d'un couloir du CHU, on est un patient comme les autres et la fracture de la cheville déplacée, ben, comment dire, c'est certes un peu urgent mais moins que les deux jambes découpées à la tronçonneuse, un bras écrasé par un 36 tonnes, ou l'ensemble des ongles arrachés un à un à la pince par un tortionnaire nazi dans une cave humide de l'est de l'Allemagne. Eux, ils ont coté leur douleur à 10/10, je vous rappelle.


C'est donc au bout de 5h d'attente, engoncée dans ma combinaison néoprène toujours humide, claquant des dents à cause du froid, en remuant sur mon brancard pour tenter d'interpeler quelqu'un à la rescousse, alors qu'une légère odeur d'urine m'a effleurée les narines, que je me suis souvenue de ce qui sera la 3ème et dernière leçon de vie de la journée, pourtant énoncée par le moniteur avant le début de l'activité :

- On ne fait pas pipi dans sa combinaison même si l'eau est froide, on se retient !

J'avais fait fi de cette consigne au milieu de l'activité, peu de temps avant mon saut fatidique. Dommage…


C'est donc ainsi, les fesses fripées par un mélange d'eau de rivière et d'urine stagnant dans ma combinaison néoprène, au fond d'un couloir d'hôpital désert, que je rends l'antenne. Et si par hasard un jour vous croisez ma fierté, passez lui bien le bonjour de ma part.


A vous les studios.


Votre fidèle reporter sportive spécialisée dans les sports aquatiques,


J.


Et sinon, les Cévennes, c'est joli :









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