• Julie FRIOT

La déambulation photographique du mercredi #2

Dernière mise à jour : 22 nov. 2021

07h19. Dans le train pour Grenoble. Certaines déambulations photographiques du mercredi exigent qu’on se lève tôt.


Mais cette sortie photo du mercredi, je l’ai pensée, préparée, je me sens comme une pro, sac sur le dos et baskets au pied, 3,2,1, partez.


Dans mon sac, ma bouteille d’eau, mon appareil photo, batterie chargée à bloc et carte SD formatée, le plan de la ville que je suis allée récupérer hier soir au fond de la cave, souvenir de mes années étudiantes à Grenoble.

Sur mon téléphone, j’ai téléchargé l’appli du street art festival de Grenoble avec la localisation de toutes les œuvres de street art créées depuis la première édition de l’évènement en 2015.


Mon objectif : aller voir si j’arrive à proposer mon interprétation photographique de ces œuvres disséminées dans la ville.


Raymond Depardon, Robert Doisneau, tenez-vous bien, le renouveau de la photo de rue arrive (on ne va pas s’encombrer de modestie à une heure si matinale sinon on ne va jamais se motiver à se lever).


09h12. Ça fait 10 minutes que je suis descendue du train, j’ai à peine fait quelques centaines de mètres et j’ai une envie pressante. La préparation minutieuse de cette déambulation photographique du mercredi a visiblement ses limites, celles de ma vessie. J’entre dans un snack, commande un café à emporter et demande si je peux utiliser les toilettes en attendant ma commande. Question purement rhétorique, je n’ai pas le temps d’entendre la réponse, je me suis déjà précipitée dans le chiotte tout en commençant à déboutonner mon pantalon (#chaqueminutecompte).


09h15. Un banc au soleil, mon café, c’est le moment de sortir mon plan de la ville parce que, 15 ans après mon départ de Grenoble, je n’ai que quelques vagues souvenirs de comment s’agencent les quartiers les uns avec les autres.

En sortant la carte de mon sac, une odeur d’encens me monte au nez. Souvenir de mes années étudiantes, de mon studio enfumé, et de sa déco mi-africaine, mi-suédoise (merci Ikéa).

Je déplie la carte. Elle se déchire en autant de morceaux qu’il y a de pliures. La préparation minutieuse de cette déambulation photographique du mercredi a visiblement ses limites, celle du temps qui passe et de la durée de vie du papier.

Bon tant pis, je me débrouillerai avec le plan sur l’appli du street art fest sur mon smartphone.


La carte à la poubelle, le café avalé, je démarre ma journée.


Il y a peu de monde, c’est le dernier jour avant la rentrée, visiblement tout le monde a décidé de faire une dernière grasse matinée avant la reprise.


Tant pis, je trouve une première œuvre de grande envergure qui se reflète dans une fenêtre de l’immeuble mitoyen et dans le toit d’une voiture au pied du mur. C’est un premier point de vue un peu différent de la photo classique de face. Faut se chauffer doucement.


Au fil de ma journée, je découvre une quantité de murs, portes de garages et façades, peints par différents street artistes. Je galère un peu à trouver certaines rues ou certains points précis mais avec un peu de persévérance, je finis toujours par tomber sur l’œuvre que je cherche, parfois par surprise et c’est encore meilleur.


Dans certains coins, je me poste, immobile, à un angle stratégique, attendant le chaland (souriez, souriez, oui, la street photographie a certains points communs avec le plus vieux métier du monde) pour voir si quelque chose d’intéressant se produit et pouvoir déclencher.

Et bien vous saurez que les gens sont très polis à Grenoble. Ils me voient, s’arrêtent, me sourient, attendent que je prenne ma photo et baisse mon appareil pour passer. Putain, mais je veux justement que tu sois sur la photo, mec (ou meuf) ! Pour voir comment tu interagis avec ton environnement urbain, tu vois ? Tu connais Depardon, Doisneau, tout ça ? Ben moi, pareil. Enfin en mode « la photo de rue pour les nuls » mais j’essaie, quoi ! En vrai bien sûr je ne dis rien, je souris, prends une photo sans intérêt et fais signe à la personne de passer. Je suis polie moi aussi, j’ai été bien éduquée (merci papa, merci maman).

Heureusement certains (trop rares) sont moins regardants et j’arrive à faire quelques photos mettant en scène quelques-uns de mes congénères.


A un moment, au fond d’un parking à l’abandon, je trouve un mur recouverts de dessins. Aucune chance d’avoir un passant ici. Par contre, une vue en contre-plongée pourrait être sympa. Ni une, ni deux, je m’allonge par terre.

Tiens, une ombre impromptue. Je relève les yeux. Un type s’est approché à 1 mètre de moi et semble vérifier rapidement si je ne suis pas morte. Rassuré de me voir bouger, il repart en tirant tranquillement sur son joint. Le ridicule ne tue pas ou alors j’en suis au moins à ma 6527ème vie.


13h. Il fait une chaleur atroce et je me suis fait bouffer par les moustiques. Peut-être quand je me suis accroupie dans le terrain vague pour prendre en photo cette barre d’immeuble avec quelques éléments de nature en premier plan. Sans réfléchir, je gratte abondamment ma jambe. Qui bien sûr se met à pisser le sang sans que je m’en aperçoive. Sang qui coule en abondance sur ma basket converse blanche.


13h07. Je fais une pause pour sortir ma gourde et boire un coup. Je m’aperçois que ma basket est pleine de sang. Super, ça fait encore plus reporter de guerre, ne reculant devant aucun danger pour accomplir sa mission : rapporter des images.


14h17. Je crève la dalle. La préparation minutieuse de cette déambulation photographique du mercredi a visiblement ses limites, celle de mon estomac. Pour la première fois de ma vie, je suis les conseils de ma mère : « tu as faim ? Et bien mange une pomme ! » (tu peux être fière de moi, maman, même si on ne va pas se mentir, j’aurais grave préféré un sandwich américain). Car, oui la préparation minutieuse de cette déambulation photographique du mercredi a aussi cette limite : celle de mon portefeuille.


15h. J’ai une ampoule sous le pied. Les converse en plus d’être salissant, c’est pas super confort pour marcher pendant des heures. La préparation minutieuse de cette déambulation photographique du mercredi a visiblement ses limites, celle de ma connerie.


15h37. Je marre toute seule devant l’affiche « Quand j'serai grand, j'veux être con. Comme papa et maman ». Pour la première fois, je me sens à la hauteur de mes ambitions. Ça fait du bien.


16h30. Fin de déambulation. Retour gare. J’attends mon train. Annoncé avec trente minutes de retard. La préparation minutieuse de cette déambulation photographique du mercredi a visiblement ses limites, celle de vous faire préférer le train.


A bientôt pour d'autres déambulations photographiques.


Votre dévouée reporter de terrain,

Julie



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