• Julie FRIOT

Le bisou

« CHTONG »


Tweet sursauta.

Qui s’amusait à taper aussi brusquement sur son scaphandre ?

Il fit un quart de tour en direction du côté d’où provenait le choc.

C’était son pote, Follow.

Il ne l’avait pas vu arriver. Pile dans son angle mort.

Et ça avait l’air de le faire marrer, le con.

Tweet ne put s’empêcher de sourire dans son casque.


Malgré son arrivée fracassante, il était content de retrouver son copain au parc.

Les sorties à l’extérieur du foyer familial se faisaient rare vu le temps qu’il fallait pour s’équiper et les restrictions légales en vigueur.

Saleté de Covid et de 374ème vague !


Follow avait l’air surexcité. On aurait dit une influenceuse devant son 100 000ème like.


- Hé, Tweet, tu veux que je te fasse un bisou ?


- Un quoi ? Hein ? Mais de quoi tu parles ?


- Allez mec, un p’tit bisou… B.I.S.O.U


- Mais c’est quoi ce truc ? Vas-y lâche l’info ! T’inventes un langage codé ?


- Mate ça, mon pote !


Follow venait de sortir d’un sac, non sans peine à cause des gants épais de sa combinaison de protection, un vieux livre en papier.


C’était la 2ème fois que Tweet avait l’occasion d’en feuilleter un dans sa vie, les tablettes ayant depuis longtemps remplacé ces derniers.

La première fois, il s’en souvenait, c’était dans le grenier de son arrière-grand-mère. Une trilogie. 50 nuances de Grey ou un truc dans le genre. Il avait bien essayé de le lire mais c’était vraiment trop bizarre cette histoire de jeune fille effarouchée qui aimait bien se prendre des fessées. Il avait vite refermé le roman et oublié cette découverte poussiéreuse.


- Oui, c’est un livre et alors ? J’en ai déjà vu, tu sais…


- Nan, mais attends, faut que je te retrouve la bonne page, tu verras, c’est trop drôle !


- …


- C’est un vieux livre d’histoire de mon père. Il allait dans une école privée rétrograde où ils étudiaient encore sur des livres en papier…


Follow continuait à feuilleter le livre en question tout en parlant.


- Ah, là, voilà. Lis.

Les traditions désuètes. Leçon 3 : le bisou


Jusque dans les années 2020, en France, entre amis ou en famille, les gens avaient coutume de se saluer en se faisant un (ou plusieurs) bisou. Plus rarement, cette tradition pouvait aussi exister dans la sphère professionnelle.


Le bisou est le fait de coller sa joue contre la joue de l’autre en produisant un son spécifique (NB : vous pouvez trouver des vidéos sur « le son du bisou » sur internet).


Mais attention, cette tradition avait de multiples variantes selon les pratiquants mais aussi selon leur origine géographique.


La façon de faire la bise (autre nom du bisou) la plus classique et la plus répandue était la suivante :

Se faire face.

Coller sa joue gauche contre la joue gauche de l’autre personne et produire le son du bisou.

Ensuite, réitérer l’opération avec la joue droite. Ne pas oublier de l’accompagner à nouveau du son du bisou.

L’ensemble de cette salutation dure entre 2 et 3 secondes.


Les variantes :

Variante 1 : se contenter de coller ses joues sans produire le moindre son.

Variante 2 : Coller sa bouche et non sa joue sur la joue de l’autre personne.

Variante 3 : Embrasser la première joue et partir rapidement avant la 2ème joue, en laissant l’autre en plan (variante assez spécifique des jeunes enfants).

Variante 4 : Y mettre tellement de cœur que l’autre a l’impression qu’il va avoir des hématomes sur les joues ; le choc des deux joues l’une contre l’autre produisant alors un son sourd.

Variante 5 : Poser la main sur l’épaule de l’autre personne pendant que vous lui faites le bisou. Voire aller jusqu’à lui tapoter l’épaule (geste qui marque une grande joie de revoir la personne. Attention, pratique qui peut être douloureuse en cas de « coup de soleil » [cf. leçon sur « les blessures corporelles disparues depuis l’avènement de la combinaison de protection »] sur cette partie du corps).

Variante 6 : Le nombre de bisou. Selon les régions, le nombre de bisou pouvait varier de 2 à 4 ! Cela pouvait donner lieu à de drôles de quiproquos et d’hésitations quand des personnes de régions différentes se rencontraient.


Avant la première pandémie de COVID, la pratique du bisou était tellement répandue qu’il ne serait venu à l’idée de personne de refuser de saluer de cette façon. Cela aurait été jugé impoli.


Ensuite, cette pratique a perduré pendant encore quelques années, se faisant de plus en plus confidentielle, n’étant plus entretenue que par quelques poignées de nostalgiques et de « tactiles » [cf. leçon sur « les besoins émotionnels obsolètes »], pour finir par totalement disparaître à l’horizon 2030, lors de la 35ème vague de COVID, particulièrement virulente.

Tweet termina sa lecture.

Pensif, il continuait à fixer le livre. Le bisou ? Quelle drôle d’idée ! Ses arrières-arrières-arrières-grands-parents avaient vraiment des mœurs étranges…


« CHTONG »

« CHTONG »


Tweet redressa la tête. Juste assez rapidement pour voir Follow éclater si fort de rire qu’il en produisit de la buée dans son casque malgré le circuit de régulation thermique de sa combinaison tout droit inspirée de celles des spationautes de l’époque des bisous (beaucoup plus légère bien évidemment, on n’arrête pas le progrès !).


- Alors ? T’aimes bien les bisous ?


Tweet regarda Follow, d’abord d’un air ahuri, avant de partir d’un grand rire qui se transforma en fou rire partagé entre les deux copains.


C’est ainsi que depuis, quand Tweet et Follow se retrouve lors de leur SEHA (Sortie Extérieure Hebdomadaire Autorisée), le quartier résonne de « TCHONG, TCHONG » se répercutant longuement en échos sur les murs des buildings alentours.


C’est le son de deux amis qui se font la bise.

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