• Julie FRIOT

CACA BOUDIN CROTTE

J’ai toujours pensé qu’il était crucial, dans la mesure du possible, de bien s’entendre avec ses collègues.

Après tout, on est obligé de bosser, autant essayer de rendre ça le moins pénible possible.

Mais bon là j’avoue, mon dernier collègue en date n’a pas l’air de vouloir me rendre la chose facile.

Dès 10h du matin, il a commencé à s’agiter.

J’étais concentrée sur ma tâche. Seul le son de mes doigts, frappant avec une régularité de dactylo les touches du clavier, rompait le silence de ce matin de printemps. Un beau rayon de soleil traversait la pièce, faisant danser la poussière. L’ambiance était paisible et studieuse.

Quand soudain :

« AVEC MAMIE, ON A VU DU CACA ! »

Mon visage, qui a toujours vécu sa propre vie, me refusant toute possibilité de poker face (pourtant bien utile dans de nombreuses situations), a immédiatement réagi. Mon sourcil droit s’est haussé sous ma frange. Dans un mouvement synchrone, ma bouche s’est tordue en une moue dépréciative.

Signe de désagrément mêlé de surprise.

Mon cerveau, lui, m’a intimé l’ordre de continuer à faire comme si de rien n’était.

Ça tombait bien, j’avais des tas de choses à faire.

Tap tap tap tap tap, j’ai repris mon rythme de frappe effréné.

Au bout de quelques minutes à goûter le calme revenu, je me suis permise un petit soupir d’aise.

Mon optimisme invétéré a vite été douché.

« ET LUI, IL EST POLICIER ET IL MANGE DU CACA ! »

Ma paupière gauche s’est mise à clignoter. Stress intense.

Il est sérieux, le gars ? C’est quoi ce nouveau binôme ? J’ai des coups de fil à passer, moi. Je fais quoi, du coup ? Je dois attendre qu’il parte à la pause-café pour pouvoir téléphoner tranquille ?

« VROUUUUUM LE CAMION ROULE DANS LE CACA »

Euh… C’est notre quota d’emploi handicapé ou quoi ? Pfffff, il a visé haut le directeur, il aurait pu prendre un diabétique, ça suffisait pour être réglo.

« TOI T’ES UN GROS CACA AHAHAHAHAHAHAHAHAH »

Mes sourcils se sont rejoints (comme ceux d’Emmanuel Chain un peu), mon nez s’est froncé.

Trop, c’est trop. Je veux bien faire un effort mais faut pas abuser mon petit coco. On va pas être copains, toi et moi, si tu m’insultes. Je me laisserai pas faire, j’suis déléguée du personnel, mec. Moi aussi je suis un salarié protégé, alors toi et ton handicap, vous pouvez aller vous rhabiller. Et niveau ancienneté j’te bousille, c’est ton premier jour, t’es encore en période d’essai j’te rappelle alors je peux très bien aller voir le dirlo pour qu’il siffle direct la fin de ta récré et le retour à l’ESAT.

« GROS CACKKKKKKKK… »

Tiens, il s’est coincé dans sa gorge, çui-là.

Ça se trouve, j’ai pensé tout haut. M..... enfin caca ! comme dirait mon collègue.

Je voulais pas vraiment le blesser.

Air contrit.

Je relève le nez de mon ordi et regarde autour de moi.

Mes deux chats me regardent d’un air niais. C’est leur poker face à eux. Quitte à ne choisir qu’une seule expression, perso, j’aurais pas pris celle-là mais bon…

Mes deux chats ? Mais oui, mais c’est bien sûr !

Yeux pétillants, sourire pleines dents, expression de soulagement.

Je suis en télétravail aujourd’hui.

Et comme faut télétravailler tout en confinant mais dehors (consignes gouvernementales officielles), j’ai ouvert grand les fenêtres dès le réveil (je suis quelqu’un d’obéissant).

Je m’approche de la fenêtre et me penche.

Mon petit voisin du rez-de-chaussée a choisi sa poker face « air innocent » pour faire face à sa mère qui lui fait les gros yeux. D’où le dernier caca étranglé.

Je souris. Finalement, je pourrais peut-être bien finir par l’aimer celui-là aussi de collègue…

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