• Julie FRIOT

Normalis Mater

18h45. La nuit est tombée. Le couvre-feu aussi.


L. et moi sommes dans la cuisine.


Je m’affaire devant les fourneaux pour préparer le repas du soir.


L. a amené ses cahiers pour que je lui fasse réviser ses leçons du lendemain.


Ses cheveux _ à peine essuyés au sortir de la douche _ sont tranquillement en train de tremper le haut de son pyjama Harry Potter et je remarque qu’elle a, une nouvelle fois, omis de mettre des chaussons.


Je lui demande, pour la 9874ème fois depuis sa naissance, d’aller mettre quelque chose aux pieds. Je ne prends même pas ma tête de rugbyman All Black en plein Haka pour le faire. Je ne suis que calme et amour maternel, et ce sans aucune appli de méditation pleine conscience sur mon smartphone. Dans ton cul, petit bambou !


Une odeur appétissante et une douce chaleur emplissent la maison.


Un peu plus et on se croirait dans « Sept à la maison ». Sauf qu’on n’est que deux. Et que je n’épouserai jamais un pasteur américain se prénommant Eric.


L. me dit : « faut réviser G6, G7, G8 et G9 pour demain ».

Je lui réponds : « Sous-marin touché, coulé ».


Elle ne comprend pas ; n’a visiblement pas la référence.


Quand j’ai hésité entre le Puissance 4 et la bataille navale au magasin de jeu, j’ai merdé. J’aurai dû prendre la bataille navale. On ne peut jamais faire de vannes en lien avec le Puissance 4.


Je me ressaisis et endosse à nouveau mon rôle de mère responsable qui, je le pense alors, me va comme un gant.


Je jette donc un œil sur son cahier de leçons tout en n’oubliant pas de remuer les poireaux, une mère sait faire deux choses à la fois.


Au programme, les pronoms, les déterminants et les adverbes.


C’est chiant le CM2, vivement le CAP coiffure, d’autant que je n’ai jamais précisément saisi la différence entre faire des mèches ou un balayage, j’ai hâte qu’on m’explique.


Mais revenons à nos moutons. Enfin, nos pronoms.


Ce qui est bien c’est que L. ne présente aucune difficulté d’apprentissage, les poireaux n’auront donc pas le temps d’accrocher au fond de la casserole.


Allez, un dernier regard d’encouragement mâtiné de bienveillance à ma progéniture et c’est parti.


Ça aurait très bien pu s’arrêter là. Arrêt sur image sur cette émouvante scène de vie familiale.


C’était sans compter mon envie soudaine d’énoncer tous les types de pronoms en prenant l’accent marseillais (si seulement je savais faire aussi l’accent québécois, l’accent chti et l’accent belge ! Putain, que c’est dur de vivre avec des regrets…), puis la joie de me découvrir un talent soudain pour remonter ma lèvre supérieure sur mes dents tout en reculant fortement la mâchoire inférieure pour relire la leçon sur les déterminants, pour enfin réussir le challenge que je m’étais lancée de ne loucher que d’un œil durant toute la durée de la leçon sur les adverbes.


L. a soupiré, fini par rigoler (d’épuisement je suppose) puis m’a dit, dans un sourire non dénué d’ironie :

- « C’est trop bien d’avoir une maman aussi marrante mais parfois je me demande ce que ça fait d’avoir une mère normale »


Je lui ai dit qu’on essaierai de trouver un livre à la bibliothèque sur le sujet.

« Etude de la mère normale au XXIème siècle » en 10 chapitres.

Promis, je le lirai aussi, j’ai dit.

Je pourrai même te le lire avec l’accent marseillais pour rigol… Non ? Bon, ok.

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