• Julie FRIOT

Phobie administrative

Vous vous souvenez de Thomas Thévenoud ?

Mais si, si, cet éphémère secrétaire d’état au commerce extérieur, forcé de démissionner du gouvernement en septembre 2014, neuf jours seulement après sa prise de fonction parce qu’il avait omis de déclarer ses impôts… Oui mais bon, voilà, le mec avait expliqué que c’était pas de sa faute, le pauvre, il souffrait de « phobie administrative ». La répugnance face aux démarches administratives élevée au rang de pathologie. A l’époque, j’avais trouvé ça hilarant.

Jusqu’à ce que je découvre que mon mec était vraisemblablement un cousin éloigné de ce fameux Thomas.

Je dirais même plus que si la phobie administrative se révélait avoir un caractère génétique, on découvrirait à coup sûr que mon mec est le frère jumeau de Thomas Thévenoud…


Depuis quelques jours, je voyais bien qu’il n’était pas comme d’habitude (mon mec, pas Thomas Thévenoud, hein !). Il tournait comme un lion en cage. En temps normal, du lion, il a plutôt pris sur le versant de la bête qui pionce à longueur de journée, peinard au soleil. C’est pour ça que dès que je le vois s’agiter, je suis aux aguets. Ce n’est pas normal.


Et voilà qu’hier soir, après avoir allumé son ordi, il a soupiré longuement, fixant son écran d’un œil vide.

Je me suis tournée vers lui, ai pris une mine attristée et empathique à la fois (oui, je sais faire ça, des années d’entraînement) et lui ai demandé doucement (enfin le plus doucement que je pouvais) :

- Bordeaux a encore perdu ?

Parce que d’habitude, quand il allume son ordi, c’est pour regarder les résultats des matchs de foot, notamment des girondins dont il est un fervent supporter, même dans l’adversité.

- Non, non, m’explique-t-il d’une voix dépitée, c’est que, y a 3 jours, j’ai reçu un mail de ma mère. Elle me parraine pour changer de banque et passer à une banque en ligne, moins chère. Elle m’en avait parlé, et là, ben y a une offre de parrainage en ce moment à ne pas louper, j’ai quinze jours pour faire la démarche…

Il ne parvient pas à terminer sa phrase, ravale un sanglot.


Je remets ma cape d’infirmière/assistante sociale, prend un regard compatissant mais plein de volonté (oui je sais faire ça aussi, un œil compatissant, l’autre plein de volonté, le tout sans loucher), et vais m’asseoir à côté de lui.


Mon regard passe de son écran à lui, puis de lui à son écran. Les deux sont aussi figés l’un que l’autre.

Je me demande si mon mec a une fonction « gestionnaire des tâches » atteignable en faisant CTRL + ALT + SUPPR, pour savoir si son cerveau mouline en arrière-plan ou s’il est juste en mode « veille ».

Sur l’écran s’affiche un document PDF de 5 pages intitulé « conditions de parrainage 2021 ».


-

Il a ouvert la bouche mais aucun son n’en est sorti.

- Faut lire le document, c’est ça ? Je lui demande

Il a opiné du chef, en déglutissant difficilement.

- Ben, c’est pas compliqué, je vais te donner ma technique. Tu lis en diagonale rapide. C’est-à-dire que tu lis deux/trois mots par page maximum et tu passes à la suivante. Faut pas paniquer, personne ne lit jamais ces trucs en entiers, c’est sûr. Même ceux qui les écrivent ne doivent pas se relire tellement c’est chiant… Allez c’est parti…

-

- Alors, en diagonale rapide, ça donne… Personne physique active… Invitation bonus… Concomitamment ouverture… Parrain, comportement répréhensible… Récompense facultative.

-

- OK. Aucun problème, tu peux valider. Ça sent un peu le plan drague foireux mais à part ça, ça va. Allez, étape suivante !


J’ai mis tout mon entrain dans cette dernière phrase. Je l’ai senti se détendre. Il a inspiré un grand coup, a validé les conditions de parrainage, renseigné sans trop d’encombre ses nom, adresse, date de naissance (je l’ai félicité pour lui redonner confiance en ses capacités à accomplir une démarche administrative), a validé à nouveau et s’est trouvé face à la liste des pièces à joindre à la demande d’ouverture de compte.

Comme ça. Sans prévenir. Sans précaution. Cette banque n’a décidément aucune délicatesse pour tous les Thomas Thévenoud de France.


Joindre une copie de sa carte d’identité et de son RIB n’a pas posé trop de problème. J’ai failli lui expliquer comment scanner un document sur son smartphone, me suis souvenue qu’il n’en avait pas, ai pris la main et téléchargé les documents demandés.


Ça s’est compliqué quand il a fallu trouver un justificatif de domicile à son nom.

Il a bien transpiré un peu à l’énoncé de cette pièce à joindre mais s’est ressaisi, a sorti sa boîte de documents du placard et a commencé tranquillement à étaler diverses feuilles partout sur le sol du salon, semblant savoir ce qu’il cherchait.


Je me rends compte a posteriori que j’ai fait preuve d’un trop grand optimisme. L’aveuglement lié à l’amour que je lui porte, sans doute.


Après à peine une trentaine de minutes, il est revenu, un sourire commençant à se dessiner sur son visage, me tendant une vieille amende pour excès de vitesse.

Quand je lui ai expliqué que ce document n’était pas considéré comme un justificatif de domicile, son diaphragme a soudainement cessé de fonctionner, paralysie, et il s’est mis à hoqueter bruyamment à intervalles réguliers.

J’ai pensé #staypositive (merci Instagram, réseau social roi de la positive attitude, à chaque fois que je m’essaie à l’optimisme, je me mets à penser avec des hashtags) et j’ai dit :

- C’est pas grave ce hoquet, ça va nous donner un tempo. Je peux t’appeler « mon petit métronome » à partir de maintenant ?

Il n’a pas ri, n’en était plus capable à ce stade, mais a eu un rictus. Une fois que j’ai écarté tout risque d’AVC, j’ai compris qu’il avait essayé de me sourire. J’ai pris ça pour un encouragement à continuer.

- Tu n’as pas… Je sais pas… Une facture de téléphonie mobile ?

L’espoir lui a fait louper un hoquet.

- Si je reçois un mail chaque mois !

- Super ! Alors… Fais voir… Ah bah oui mais ça c’est juste un mail pour t’annoncer que tu as reçu ta facture.

Un mail pour annoncer l’arrivée d’une facture qu’il ne reçoit jamais, j’ai senti que je l’avais perdu.

Hoquet.

- Regarde, c’est noté en dessous en tout petit : « pour accéder à votre facture, cliquez ici »

J’ai cliqué.

- « Saisir votre identifiant et votre mot de passe pour accéder à votre espace client »

J’ai presque entendu distinctement le son que produisait la fêlure qui se créait à l’intérieur de lui.


Le hoquet a cessé. Il est devenu tout pâle, a commencé à respirer de façon saccadée, cherchant à reprendre son souffle.

#staystrong, me suis-je murmuré à moi-même (dire que je n’ai même plus Instagram…).

J’ai suggéré d’accéder à son dernier avis d’impôts sur internet.

Justement, il était assis sur notre déclaration de l’année dernière qui avait atterri, on ne sait comment, sur le canapé.

- Il me faut ton identifiant pour me connecter. C’est ton numéro fiscal.

Rendu aphone par la panique, il a collé la feuille sous mon nez, tapotant frénétiquement du doigt sur nos deux numéros fiscaux écrits côte à côte sous les items « déclarant 1 » et « déclarant 2 », traçant de sa main libre dans l’air les lettres L.E.Q.U.E.L ?


Puis sans prévenir, sa glotte s’est bloquée. Respiration coupée. Son visage, en bon patriote, est passé du blanc, au rouge et enfin au bleu. Le drapeau dans le désordre.


Retrouvant mes réflexes d’infirmière urgentiste secouriste (j’ai le diplôme, j’ai bien le droit d’inventer une vie qui va avec), j’ai saisi sans attendre mon stylo Bic noir, l’ai dépiauté rapidement, n’ai gardé que le tube transparent que j’ai planté sans hésiter dans la trachée de l’homme de ma vie.


Ça a fait un drôle de bruit quand l’air s’est engouffré dedans. Comme si j’avais regonflé mon mec. Ça change, d’habitude j’ai plutôt tendance à le gonfler tout court.

Il m’a refait le coup du drapeau tricolore dans le désordre. Bleu, rouge, blanc. M’a remercié du regard pendant que j’appelais le 15.


En attendant les secours, j’ai remis la main sur une facture d’eau récente à nos deux noms. Je l’ai ajouté au dossier en ligne en tant que justificatif de domicile. #luckyus


Une fois que mon cher et tendre s’est retrouvé sur le brancard, sanglé, entouré par l’équipe médicale, prêt à être hissé à bord de l’ambulance, je lui ai vite présenté le premier papier qui me passait sous la main, ce qu’il restait de mon stylo Bic et lui ai ordonné :

- Signe moi ça, il ne manque plus qu’une copie de ta signature à joindre et le dossier sera complet !

Il a signé d’une main tremblante, épuisé. Je me suis aperçue en scannant le document qu’on voyait clairement derrière le tableau des scores de notre dernière partie de UNO mais si on s’attache aux détails… En plus, il l’avait gagné cette partie, ça montrera à sa nouvelle banque, que mon mec, c’est un winner.


Maintenant, j’attends sagement qu’il sorte de l’hôpital pour lui expliquer qu’il faudra contacter tous les organismes qui versent ou prélèvent de l’argent sur son compte pour les informer du changement de banque.


Mais chaque chose en son temps…

#positivevibeseveryday comme on dit sur Instagram.

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