• Julie FRIOT

Réveillon

Tu es arrivé à 19h30 précises devant chez tes parents.


Pile en même temps que tes frères. Pour une fois, personne n’était en retard.


Ce soir, pour le réveillon, vous serez pile 6, conformément aux recommandations gouvernementales. Tes parents, tes deux frères, ta belle-sœur et toi. Heureusement que ton frère Nico est divorcé et que tu es toujours célibataire.


Enfin ça, c’est sans compter les enfants.


Et d’ailleurs, comme ils ne comptent pas, tu proposes de les laisser dans la voiture.


Tu éclates de rire, ta belle-sœur hausse un sourcil et tes parents vous font rentrer « vite au chaud, manquerai plus que d’choper la crève ! ».


Avec vos tenues de soirée et vos masques chirurgicaux, vous ressemblez à l’équipe médicale de Grey’s anatomy, rappelée en urgence en plein milieu de la soirée de mariage du Dr Shepherd pour gérer une terrible triple catastrophe : séisme – accident d’avion – éruption volcanique (oui, les scénaristes de cette série ont parfois la main un peu lourde).


La maison de tes parents a clairement été conçue du temps de l’ère pré-covidesque, la distanciation sociale étant impossible à respecter dans cette entrée-corridor minuscule.


Tu te débarrasses vite de ton manteau en retenant un peu ton souffle quand tu frôles tes parents.


Tu es un bon élève.


Vous passez enfin au salon.


Le canapé 4 places est devenu un canapé 2 places. Les autres prennent place sur des chaises disposées à bonne distance autour de la table basse.


Vous enlevez vos masques parce que le champagne à la paille, c’est pas terrible et que vous êtes suffisamment loin les uns des autres à présent.


Vous essayez de vous coordonner pour choper les bretzels et ne pas vous pencher tous en même temps au-dessus des petits fours.


L’ambiance monte doucement. C’est la magie du champagne.


Les mômes ont déjà fait des bisous à tout le monde et collés leurs mains poisseuses partout.


A un moment, ta mère vous fait signe de passer à table.


Greg, ton grand frère, lui dit qu’elle aurait peut-être dû prévoir des protections en plexiglas entre chaque convive parce que là, on n’est pas dans les clous niveau distanciation physique.


Il se marre. Tu te joins à lui.


Ta mère soupire. Elle est soulagée, elle a eu peur qu’il soit sérieux.


Le repas est bon, comme chaque année. Le vin aussi.


22h30. Tu expliques aux enfants que le père noël ne passera pas cette année afin de ne pas contribuer à la propagation du virus. Ça ne les fait pas rire. Toi si.


Les heures passent, il se fait tard.


Nico propose d’aller faire un tour en voiture entre frangins vu que c’est la seule soirée sans couvre-feu. Nico ne boit pas, il peut conduire.


Vous partez à l’aventure, tout contents de vous sentir libres.


Au bout de 20 minutes, vous décidez de rentrer.


De toute façon, il n’y a rien à faire, tout est fermé, et en plus ça caille.


Tu te fais la réflexion qu’aucun de vous 3 ne porte de masque dans la voiture contrairement au moment de votre arrivée en début de soirée.


Quand vous rentrez à la maison, tes parents s’apprêtent à aller se coucher.


Ta mère vous prend dans ses bras en disant « bonne nuit mes garçons, à demain, je vous aime, merci d’être venus ».


Tu te retrouves sur la terrasse avec Greg et Nico à partager un joint, comme au bon vieux temps.


Tu te demandes comment tu as pu croire ne serait-ce que 5 minutes que tu arriverais à rester loin de ceux que tu aimes.


Greg balance :

« En fait, Jean Castex, c’est comme un daron hyper sévère avec qui t’as jamais d’assez bons résultats pour avoir le droit de sortir »


Vous vous marrez comme des cons. Longtemps. Ça fait mal au ventre et ça fait du bien.

Y a peut-être un peu l’effet du joint aussi.


Tu finis par rejoindre ta chambre. Elle a pas trop changé depuis ton départ. Y a toujours le poster de Marilyn Manson au-dessus du lit et la lampe à bulles rouge sur la table de nuit.


Tu te glisses tout doucement dans tes draps sur le matelas au sol pour ne pas réveiller Pablo, ton neveu qui dort dans ton ancien lit mezzanine.


Tu n’as pas vraiment sommeil, tu as envie de continuer à faire la fête.


Tu saisis ton portable et tu envoies ce SMS à 10 de tes amis :

« Pyjama party à la maison le 31 ? »


Tu n’as que 6 matelas mais en se serrant, ça passe.


Tu soupires en te disant que ton civisme n’aura pas duré bien longtemps.


Tu es tiraillé entre culpabilité et joie profonde à l’idée de les revoir.


Ton pote Nabil répond :

« putain mec moi j’suis chaud mais on va la sentir passer la 3ème vague après ça »


Tu te crois malin en répondant :

« ben on en profitera pour enfin apprendre à faire du surf ! »


Tu t’endors en pensant que, décidément, non, tu n’arrives plus à attendre demain pour être à nouveau autorisé à vivre.

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